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Lycée Jean Vigo de Millau 2010/2011, Aveyron
Le site personnel de Jean Claude Fulcrand, professeur de français

 

La Francophonie 2006

Le sujet choisi cette année était un conte de Senghor en raison du centenaire de sa naissance. Le passage choisi pour la dictée était le début et a été mis en italique, mais vous pouvez lire aussi la suite et la fin de ce conte...

Le Salaire

 

Diassigue-le-Caïman, raclant le sable de son ventre flasque, s'en retournait vers le marigot après avoir dormi, la journée durant, au chaud soleil, lorsqu'il entendit les femmes qui revenaient de puiser de l'eau, de récurer les calebasses, de laver le linge. Ces femmes, qui avaient certainement plus abattu de besogne avec la langue qu'avec les mains, parlaient et parlaient encore. Elles disaient, en se lamentant, que la fille du roi était tombée dans l'eau et qu'elle s'était noyée, que fort probablement, c'était même certain (une esclave l'avait affirmé), dès l'aurore, Bour-le-Roi allait faire assécher le marigot pour retrouver le corps de sa fille bien-aimée. Diassigue, dont le trou, à flanc de marigot, se trouvait du côté du village, était revenu sur ses pas et s'en était allé loin à l'intérieur des terres dans la nuit noire. Le lendemain, on avait, en effet, asséché le marigot, et on avait, de plus, tué tous les caïmans qui l'habitaient; et, dans le trou du plus vieux, on avait retrouvé le corps de la fille du roi.

Au milieu du jour, un enfant, qui allait chercher du bois mort, avait trouvé Diassigue-le-Caïman dans la brousse.

- Que fais-tu là, Diassigue ? s'enquit l'enfant.

- Je me suis perdu, répondit le Caïman. Veux-tu me porter chez moi, Goné ?

- Il n'y a plus de marigot, lui dit l'enfant.

Porte-moi alors au fleuve, demanda Diassigue-le-Caïman.

Goné-l'enfant alla chercher une natte et des lianes, il enroula Diassigue dans la natte qu'il attacha avec les lianes, puis il la chargea sur sa tête, marcha jusqu'au soir et atteignit le fleuve.

Arrivé au bord de l'eau, il déposa son fardeau, coupa les liens et déroula la natte. Diassigue lui dit alors :

Goné, j'ai les membres tout engourdis de ce long voyage, veux-tu me mettre à l'eau, je te prie ?

Goné-l'enfant marcha dans l'eau jusqu'aux genoux et il allait déposer Diassigue quand celui-ci lui demanda :

Va jusqu'à ce que l'eau t'atteigne la ceinture, car ici je ne pourrais pas très bien nager.

Goné s'exécuta et avança jusqu'à ce que l'eau lui fût autour de 1 a taille.

- Va encore jusqu'à la poitrine, supplia le caïman. L'enfant alla jusqu'à ce que l'eau lui atteignît la poitrine.

- Tu peux bien arriver jusqu'aux épaules, maintenant. Goné marcha jusqu'aux épaules, et Diassigue lui dit :

- Dépose-moi, maintenant.

Goné obéit; il allait s'en retourner sur la rive, lorsque lui saisit le bras.

- Wouye yayô ! (O ma mère) cria l'enfant, qu'est-ce Lâche-moi !

- Je ne te lâcherai pas, car j'ai très faim, Goné !

- Lâche-moi !

- Je ne te lâcherai pas, je n'ai rien mangé depuis deux jours et j'ai trop faim.

- Dis-moi, Diassigue, le prix d'une bonté, est-ce donc une méchanceté ou une bonté ?

- Une bonne action se paie par une méchanceté et non par une bonne action.

- Maintenant, c'est moi qui suis en ton pouvoir, mais cela n'est pas vrai, tu es le seul au monde certainement à l'affirmer.

- Ah ! tu le crois ?

- Eh bien ! Interrogeons les gens, nous saurons ce qu'ils diront.

D'accord, accepta Diassigue, mais, s'il s'en trouve trois qui soient de mon avis, tu finiras dans mon ventre, je t'assure.

A peine finissait-il sa menace qu'arriva une vieille, très vieille vache qui venait s'abreuver. Lorsqu'elle eut fini de boire, le caïman l'appela et lui demanda :

- Nagg, toi qui es si âgée et qui possèdes la sagesse, peux-tu nous dire si le paiement d'une bonne action est une bonté ou une méchanceté?

Le prix d'une bonne action, déclara Nagg-la-Vache, c'est une méchanceté, et croyez-moi, je parle en connaissance de cause. Au temps où j'étais jeune, forte et vigoureuse, quand je rentrais du pâturage on me donnait du son et un bloc de sel, on me donnait du mil, on me lavait, on me frottait, et si Poulo, le petit berger, levait par hasard le bâton sur moi, il était sûr de recevoir à son tour des coups de son maître. Je fournissais, en ce temps, beaucoup de lait et toutes les vaches et tous les taureaux de mon maître sont issus de mon sang. Maintenant, j'ai vieilli, je ne donne plus ni lait ni veau, alors on ne prend plus soin de moi, on ne me conduit plus au pâturage. A l'aube, un grand coup de bâton me fait sortir du parc et je vais toute seule chercher ma pitance. Voilà pourquoi je dis qu'une bonne action se paie par une mauvaise action.

- Goné, as-tu entendu cela ? demanda Diassigue-le-Caïman.

Oui, dit l'enfant, j'ai bien entendu.

Déhanchant sa fesse maigre et tranchante comme une lame de sabre, Nagg-la-Vache s'en alla, balançant sa vieille queue rongée aux tiques, vers l'herbe pauvre de la brousse.

Survint alors Fass-le-Cheval, vieux et étique. Il allait balayer l'eau de ses lèvres tremblantes avant de boire, lorsque le caïman l'interpella :

- Fass, toi qui es si vieux et si sage, peux-tu nous dire, à cet enfant et à moi, si une bonne action se paie par une bonté ou par une méchanceté?

Certes, je le puis, affirma le vieux cheval. Une bonté se paie toujours par une mauvaise action, et j'en sais quelque chose. Ecoutez moi tous les deux. Du temps où j'étais jeune, fougueux et plein de vigueur, j'avais, pour moi seul, trois palefreniers; j'avais, matin et soir, mon auge remplie de mil et du barbotage avec du miel souvent à toutes les heures de la journée. L'on me menait au bain tous les matins et l'on me frottait. J'avais une bride et une selle fabriquées et ornées par un cordonnier et un bijoutier maures. J'allais sur les champs de bataille et les cinq cents captifs que mon maître a pris à la guerre furent rapportés sur ma croupe. Neuf ans, j'ai porté mon maître et son butin. Maintenant que je suis devenu vieux, tout ce que l'on fait pour moi, c'est me mettre une entrave dès l'aube, et, d'un coup de bâton, on m'envoie dans la brousse chercher ma pitance.

Ayant dit, Fass-le-Cheval balaya l'écume de l'eau, but longuement puis s'en alla, gêné par son entrave, de son pas boitant et heurté.

- Goné, demanda le caïman, as-tu entendu? Maintenant, j'ai trop faim, je vais te manger.

- Non, fit l'enfant, oncle Diassigue, tu avais dit, toi-même, que tu interrogerais trois personnes. Si celle qui viendra dit la même chose que ces deux-là, tu pourras me manger, mais pas avant.

- Entendu, acquiesça le caïman, mais je te préviens que nous n'irons pas plus loin.

Au galop, et sautillant du derrière, Leuk-le-Lièvre passait. Diassigue l'appela :

- Oncle Leuk, toi qui es le plus vieux, peux-tu nous dire qui de nous deux dit la vérité? Je déclare qu'une bonne action se paie par une méchanceté, et cet enfant déclare que le prix d'une bonne action c'est une bonté.

Leuk se frotta le menton, se gratta l'oreille, puis interrogea à son tour :

- Diassigue, mon ami, demandez-vous à l'aveugle de vous affirmer si le coton est blanc ou si le corbeau est bien noir?

- Assurément non, avoua le caïman.

- Peux-tu me dire où va l'enfant dont tu ne connais pas les parents ?

- Certainement pas!

- Alors, expliquez-moi ce qui s'est passé, et je pourrai peut-être répondre à votre question sans risque de beaucoup me tromper.

- Eh bien, oncle Leuk, voici : cet enfant m'a trouvé là-bas à l'intérieur des terres, il m'a enroulé dans une natte et il m'a porté jusqu'ici. Maintenant, j'ai faim, et comme il faut bien que je mange, car je ne veux point mourir, ce serait bête de le laisser partir pour courir après une proie incertaine.

- Incontestablement, reconnut Leuk, mais si les paroles sont malades, les oreilles, elles, doivent être bien portantes, et mes oreilles, à ce que j'ai toujours cru, sont bien portantes, ce dont je remercie le bon Dieu, car il est une de tes paroles, frère Diassigue, qui ne me paraît pas en bonne santé.

- Laquelle est-ce? interrogea le caïman.

- C'est lorsque tu prétends que ce bambin t'a porté dans une natte et t'a fait venir jusqu'ici. Cela, je ne peux le croire.

- Pourtant c'est vrai, affirma Goné-l'enfant.

- Tu es un menteur comme ceux de ta race, fit le lièvre.

- Il a dit la vérité, confirma Diassigue.

- Je ne pourrai le croire que si je le vois, douta Leuk. Sortez de l'eau tous les deux.

L'enfant et le caïman sortirent de l'eau.

- Tu prétends que tu as porté ce gros caïman dans cette natte? Comment as-tu fait?

- Je l'ai enroulé dedans et j'ai ficelé la natte.

- Eh bien, je veux voir comment.

Diassigue s'affala dans la natte, que l'enfant enroula.

- Et tu l'as ficelée, as-tu dit?

- Oui!

- Ficelle-la voir.

L'enfant ficela solidement la natte.

- Et tu l'as porté sur ta tête?

- Oui, je l'ai porté sur ma tête!

- Eh bien! porte sur ta tête que je le voie.

Quand l'enfant eut soulevé natte et caïman et les eut posés sur sa tête, Leuk-le-Lièvre lui demanda :

- Goné, tes parents sont-ils forgerons?

- Que non pas!

- Diassigue n'est donc pas ton parent? Ce n'est pas ton totem? - Non, pas du tout!

- Emporte donc ta charge chez toi, ton père et ta mère et tous tes parents et leurs amis te remercieront, puisque vous en mangez à la maison. Ainsi doivent être payés ceux qui oublient les bonnes actions.

 

 

Léopold Sedar Senghor & Abdoulaye Sadji

 

 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   
© JC Fulcrand, 2006